La mirada

La mirada coquine, la mirada maligne, la mirada timide ou imposante….Il y a autant de mirada et de cabécéo différents que de tangueros et de tangueras ! Mais c’est toujours une rencontre… !

La mirada ou la rencontre….Car cela en est une bien avant que le tango en lui-même n’arrive ! Ce cher cabécéo que je chéris, trop, beaucoup, passionnément, à la folie. Il est pour moi le point de départ de la rencontre. Un point de départ complètement silencieux, emplissant parfois l’espace, ou se cognant à un mur parfois. Car voilà toute la richesse de la mirada, ce regard échangé pour une invitation à prolonger justement cet échange de regard par le tango.

Et même parfois ce regard vient de bien loin, commence à une entrée dans la salle. Mais voilà : toute la subtilité de la mirada réside, aussi, dans le fait que l’autre peut détourner le regard….Il n’a pas envie de danser, elle n’a pas envie de danser, ils n’aiment pas cette musique, ils veulent se reposer, faire une pause, regarder les autres danser, discuter avec les amis. Il y a mille et une raisons pour refuser une danse en détournant le regard, et grande nouvelle : toutes ces raisons là se respectent !

A mon sens l’intérêt et l’avantage de cette invitation au regard tient justement dans cette possibilité donnée à l’un ou à l’autre d’accepter ou de refuser. Ce n’est pas utilisé si souvent, troqué parfois contre un « tu danses ? », voire par une main qui t’empoigne et même parvient à couper en deux la conversation que tu es en train d’avoir….

Non je ne suis pas si puriste, ni guindée, ni difficile, ni contrariante, ni a-sociale…Mais dans la vie de tous les jours, et sans qu’on le sache, on utilise la mirada pour communiquer. Quand les regards se croisent, pour laisser passer quelqu’un devant soi, quand on devine que quelqu’un a besoin de nous par le regard, quand on est reconnaissant, quand on veut communiquer quelque chose a quelqu’un…Notre premier tout premier vecteur reste le regard, non ? Et ce regard capte en une seconde quantité d’informations sur la personne qui est à côté/en face de nous. Qu’on sache le décortiquer ou non.

Et dans le tango, je crois que c’est exactement cela ! Le tango, pour moi, c’est loin d’être seulement la danse, les figures, et tout ce qui décore ou améliore la danse. C’est d’abord une relation. Et le tango annonce déjà sa tonalité en un seul regard ! La fameuse prise de karaté consistant à attraper le bras de la femme pour la sortir de sa table, créée des conditions…comment dire….A vrai dire ce tango là sera sûrement sur la même tonalité….Trop serrée, trop peu de douceur, trop peu de communication. Et vrai également en sens inverse quand l’envie nous tenaille trop de danser avec ce tanguero et que nous venons le coller pour qu’il soit obligé de nous voir.

Car la mirada est magique ! Une envie de danser commune ne peut se louper ! Et parfois se ressent, même le dos tourné. L’intention est là. Elle est vraiment là et elle parvient à se passer de paroles, d’actions directes. Sa force est en elle-même, dans son intention. Elle impacte celui ou celle qui le reçoit. Elle l’invite, lui propose. La liberté de l’autre est fondamentale dans le cabécéo. Et c’est là où le bât blesse. C’est qu’il faut vraiment vraiment travailler son ego, dans le tango…Accepter le non, gérer sa frustration, ne pas se charger en revanche intérieure…

Dans le cadre du cabécéo, le problème me semble d’emblée éliminé. Il s’agit de décoder, comme on le fait dans la vie de tous les jours. Le regard se détourne, le message est passé. Pas besoin d’aller au-devant verbalement, soit pour s’entendre dire non en direct, soit pour s’entendre dire un oui mitigé dont on ne mesurera jamais véritablement la sincérité ou le « je te rend service-je veux pas te blesser ».

Pour moi, dire non, c’est vraiment dire oui. Et quand je dis non, c’est pour les milles raisons expliquées là haut! Et c’est précisément là où nous les femmes sommes coincées : si on ne donne pas d’explication à notre refus, on est fière et arrogante. Si on dit qu’on a mal au pied (oui ça arrive), on nous croit à moitié. Et si on dit qu’on n’aime pas cette musique, alors là c’est l’extase. Parce que c’est la vérité je ne danse pas sur tout. Y ‘a des tangos qui ne me parlent pas, qui ne me donnent pas envie de partager.

Alors quand je dis non, pour moi c’est aussi une forme de respect de l’autre. Un point de vue tout à fait singulier sans doute, mais il est le mien chaque jour. Je danse parce que je dessine une forme qui n’appartient qu’à moi, parce que je vis des liens qui cheminent à l’intérieur de moi chaque jour, parce qu’une musique m’attire comme un gouffre, parce que j’ai envie de partager avec cette personne. Non je ne peux danser sur tout, ni avec tous. Comme dans la vie.

Alors quand je dis verbalement non, c’est parce que juste quelques secondes avant, mon refus n’a pas été entendu/accepté/remarqué. Du coup ça vient en force. Et j’y répond à l’identique. Mais j’ai appris moi aussi à faire des cabécéos ! D’envoyer une invitation à ma façon pour vraiment montrer à ce danseur que j’ai envie de danser avec lui. J’ai pas envie de rester passive, dans mon attente, dans tous ces trucs qui nous limitent pour rien puisque j’ai la possibilité de transmettre mon envie. Ce qui sera à jamais incontrôlable, c’est sa réponse. Et c’est exactement là où le tango peut te changer.

Dédramatiser, accepter, ne pas perdre son axe justement. Le respecter lui, dans son refus. Et lui ouvrir grand les bras dans son acceptation ! Mais si tout son corps me dit non, si clairement son regard ne me croise pas, si toute son attitude corporelle est un non envers moi….Alors je passe mon chemin car c’est son droit le plus strict. Et inversement ! Même si je me sens frustrée et déçue !

La force du regard tient dans notre équilibre personnel. Un tango se commence avant de danser et parfois, parfois, se termine longtemps après la danse, parce qu’il y a des abrazos qui sont très difficile à quitter….