La séparation dans le tango

Quand la séparation, dans le tango, provoque des remous…Des remous intérieurs, des vagues, des envies de « non je veux pas. Pas tout de suite. Plus tard ». Et il faut. Il faut pourtant se séparer, après cette tanda. Ou ces tandas. Un moment vient où Il faut se séparer. Parce que c’est exactement comme le cycle de la vie. Ce va et vient permanent, entre la fusion et la séparation. Tout comme les cellules de chaque organisme vivant. Quelle souffrance, quelle difficulté réelle à quitter ces bras, à croiser ce regard, à vivre ce détachement corporel imposé. On resterait bien encore dans cet abrazo, on en voudrait encore, on aimerait que cela ne prenne pas fin. Là réside aussi la puissance du tango.

Et tout cela est naturel. C’est parfaitement naturel de vouloir prolonger ce moment, rare, d’extase, ou d’envolée, ou tout autre mot évoquant pour chacun le sumum. Ne pas sortir de cette bulle. Et pourtant nous devons tous le faire à un moment donné. Garder en nous cette empreinte qui se fraiera un chemin pendant des jours des mois des années en nous. Car ainsi se fait le lien. Sur une seconde ou sur toute une vie, c’est pareil. Les fortes émotions ne vieillissent pas, ne se démodent pas, ne s’éteignent pas, ne ternissent pas. Et peuvent être revécues en soi à tout moment, sur demande. Pas de trafic. Pas de simulation. Pas d’encombrement. Juste du pur, du présent, du vrai.

Au moment de quitter ce fameux abrazo, il est presque impossible de remplacer cela par des mots. Pas de « et ton prénom c’est quoi », ou « tu viens souvent ici », ou encore « t’as qui comme prof » Comment quitter un abrazo ainsi. C’est presque impossible. Le plus souvent, tu quittes cet abrazo la tête dans les étoiles, avec la volonté sauvage de garder ça en toi quelques instants en plus, peut-être une certaine difficulté à se regarder, à se trouver d’un seul coup face à face, détaché, un peu perdu, troublé, vacillant, décontenancé. Tel un serpent qui ondulerait encore dans ton corps, dans ton âme. Telle une saveur sucrée qui adoucirait chaque partie infime de toi-même. Comme un cadeau, avec cette conscience que c’est un cadeau, que tu es ici pour cela.

Une séparation finale qui a été évitée tout au long de la tanda. Puis comme la naissance et la mort, elle arrive, de toute façon. Et elle est à la fois douloureuse, magnifique, frustrante, éblouissante. Elle est tout ça à la fois, et diffuse son parfum invisible dans chaque parcelle, en distillant son énergie, en poursuivant sa route à l’intérieur des deux danseurs. Une séparation physique, seulement. Seulement. Un fort besoin de se recroqueviller en soi, avec une envie de rester en soi au chaud avec tout ça. Une impossibilité à donner de nouveau à une autre personne. Comme si le fait de mélanger immédiatement nos énergies à celles de quelqu’un de nouveau, salirait, appauvrissant, noircirait, empêcherait, ce qui vient de circuler si fluidement pendant quelques minutes. Comme si un temps de repos était nécessaire. Conserver en soi, comme ce profond désir humain de perpétuité, d’éternité. Cette fusion. Avec ce recroquevillement, ça s’inscrit alors nettement en soi. Ça prend place, ça s’impose, ça infuse. Ça reste. Pour très longtemps. Et ça se respecte.

Des minutes qui comblent une milonga entière, toute une soirée. Des quelques minutes qui nous rassasient complètement. Ça, c’est vécu. Le beau est vécu. Peu souvent, pas souvent. Mais a été vécu. Et donc ça existe. Et si ça existe, alors il faut laisser cette énergie opérer, se promener, évoluer, se placer. La vivre comme une onde, comme une spirale. Cet abrazo, né dans le silence de l’âme, se développant dans la subtile connexion, dans l’échange spontané avec son mouvement parfait, grandissant dans l’immobilité et non dans le mouvement. Une peur de cela aussi. D’où une multiplication des mouvements, des figures.Plus d’histoires de faux pas. De « mauvaise » technique. Un abrazo qui ne se voie pas. Un abrazo qui se fait discret, presque invisible. Un peu « le je t’aime pour toujours, et ça m’est complètement égal de ne plus jamais te revoir ». Ne pas chercher à faire perdurer, à renouveler. Prendre l’instant comme tel, l’accepter. La petite mort. Dans la vie comme dans le tango : n’est ce pas le plus dur ?