A propos de la mirada et du cabeceo (Par Davina Tonurb)

Certaines miradas sont d’une grâce incommensurable dans ce qu’elles parviennent à relier au sein d’un espace ouvert et d’un temps limité. Dans ce qu’il y a de dit sans dire…

De nombreux débats alimentent sans cesse la sphère du tango ; récemment, dans un article qui a beaucoup circulé sur internet, un ami expliquait en détails les règles et l’intérêt du cabeceo. Cet article, d’ailleurs très concis, me paraît (faut-il dire presque) exhaustif d’un point de vue social, c’est à dire qu’il objective les raisons d’être de la mirada et du cabeceo et leur utilité dans l’espace du « vivre ensemble » que constitue une milonga.

Je ne reviendrai donc pas, ou très peu sur les raisons pratiques citées dans l’article “Petit manuel d’invitation par la mirada” (que je vous invite, si ce n’est déjà fait, à lire sur le site www.el-recodo.com).

Je ressens pourtant l’envie d’explorer cette question sous un angle plus sensible, et donc subjectif. Il suffit de lire ou d’écouter les commentaires des tanguero-a afin de se rendre compte qu’un consensus sur le sujet est impossible. Qu’importe, il n’y a pas de vérité mais des vérités plurielles, des expériences et donc des émotions individuelles, personnelles, quand bien même celles-ci naissent du rapport à l’autre, aux autres.

Ce qui n’est pas dit au sujet de la mirada et du cabeceo, c’est la beauté de ce système. Le mot beauté n’est pas ici à prendre à la légère : il dénote véritablement du plaisir ressenti, et donc de la volupté mais aussi de la satisfaction intellectuelle à utiliser ce mode de communication.

Dans le système qui met en jeu la mirada et le cabeceo, il n’y a pas de mot, pas de phrase, pas d’abus de langage. Il y a des regards. Et si, pour en croire Paul Valéry, certains mots ont « plus de valeur que de sens », ici les mots ont du sens mais n’ont pas grande valeur. Ils rechignent à se taire et à garder en eux ce qui fait le monde extérieur. Les mots sont une porte dans l’espace de la milonga au monde de notre quotidien. Nous ne pouvons vivre sans parler, le verbe est partout : il y a de ma part une fascination assumée pour ce code qui nous permet de communiquer sans voix, de laisser au dehors cet impératif qui nous oblige afin d’embrasser le silence d’un regard.

La parole abandonnée, il n’y a pas de risque de chevauchement physique et abusif des proxémies ; au contraire, il y a la beauté de parvenir à créer de l’intime dans une sphère publique. Rien de moins que cela.

Si la parole est choisie, utilisée, elle veut être entendue. Il y a dès lors nécessité d’un déplacement, d’un rapprochement de deux corps. Et le corps, dans son expression singulière – nous le savons bien, nous qui dansons ; s’exprime aussi. Ainsi parfois le corps se penche t-il en avant, la main se tend-elle vers l’autre : deux langages se superposent, se renforçant mutuellement. Les mots s’imposent parce qu’ils ont la proximité des corps pour alliée. Etrangement, l’usage de la voix n’est ici que rarement conscient de fonctionner dans un système de négation de la voix de l’autre. La question posée ne se retourne presque jamais sur elle-même pour se demander ce qu’elle présuppose comme droit ou non-droit de réponse.

Par leur choix de préférer un système de commun usage, transportant avec lui des habitudes et des règles qui appartiennent à chaque instant, ceux qui parlent nient l’existence d’un espace séparé du quotidien ; au contraire, ils réintroduisent cet espace – qui est celui du tango, dans l’espace banal de l’usage des mots.

Je préfère choisir l’autre possibilité : faire de la milonga un lieu où la connexion commence avant l’étreinte, où la primauté du corps libéré de la parole n’impose rien mais propose. Je préfère choisir ces visages toujours différents dans une même proposition. Que le lieu de rencontre de deux intentions ne soit pas lesté de mots fatigués et convenus mais soit suspendu entre deux regards.

Certaines miradas sont d’une grâce incommensurable dans ce qu’elles parviennent à relier au sein d’un espace ouvert et d’un temps limité. Dans ce qu’il y a de dit sans dire. J’ai des miradas dont le souvenir me fait encore vibrer. De voir deux envies se rencontrer sans s’être concertées, parfois malgré la distance, malgré l’isolement, malgré l’obscurité. De toutes les invitations possibles, c’est celle-là que je choisie avant tout, car ce système possède aussi la beauté d’un langage qui n’appartient à aucune époque et à aucune frontière ; il pré-suppose un universalisme de l’intelligence du corps, en dehors des particularismes territoriaux véhiculés par la tradition de l’oralité.

Davina Tonurb

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